INTERVIEW INFECTIOLOGUE

Face à un ennemi invisible qui est la Covid-19, le personnel de santé mérite d’être motivé, protégé et préservé pour une lutte efficiente car cette pandémie a plusieurs particularités.

CHU-B INFOS : Docteur, vous êtes médecin en service au CHU; la pandémie à Coronavirus, c’est ce qui fait l’actualité à travers le monde depuis janvier dernier, dites-nous d’abord ce qu’est une pandémie ?

► Dr ALOUMBA : En santé publique, en fonction de la situation d’une maladie infectieuse dans une région, un pays, une sous-région, un continent ou plusieurs continents, on peut parler d’épidémie, d’endémie et de pandémie. Ainsi, on distingue : Epidémie : C’est lorsque dans un espace géographique tel que village, ville, région, pays, sous – région ou moins de 3 continents, il y a apparition soudaine d’une maladie infectieuse, normalement absente dans cette zone géographique, soit l’augmentation inhabituelle du nombre de cas d’une maladie contagieuse déjà présente dans ladite zone mais à une fréquence beaucoup moins importante. Exemple : Ebola, la Rougeole, le Choléra. Endémie : c’est lorsque dans un
espace géographique tel que village, ville, région, pays, sous–région ou moins de 3 continents, une maladie infectieuse est présente avec une fréquence importante et régulière, quelle que soit la saison, le relief ou la taille de la population. Exemple : Le Paludisme et la Tuberculose sont des endémies en Afrique. Pandémie : C’est lorsque sur plus de trois continents, il y a la survenue soudaine ou progressive, d’une maladie infectieuse avec une persistance à court, moyen ou long terme. Exemple : L’infection à VIH/Sida depuis plusieurs années, et la Covid-19 aujourd’hui.

CHU-B INFOS : La Covid– 19 commence en Asie et finit par gagner le monde avec une vitesse de contamination sans précédent, que cela vous inspire t’il ?

► Dr ALOUMBA : Le mode et la vitesse de propagation de Covid-19 sont proportionnels avec le volume de voyages et
de voyageurs entre les pays et les différents continents aujourd’hui. Il y a cent ans, la maladie serait très probablement restée une épidémie en Chine essentiellement. Là où, il doit y avoir réflexion, c’est surtout concernant les règles sanitaires destinées à prévenir ce genre de propagation.

CHU-B INFOS : Le 14 Mars, le premier cas est déclaré au Congo ; en tant que médecin infectiologue comment avez-vous reçu cette information ?

► Dr ALOUMBA : Ce 14 Mars, à l’annonce du premier cas au Congo, nous étions à la fois déçus par le fait que notre pays, n’ait pas pu renforcer et/ou appliquer rigoureusement l’ensemble des mesures visant à prévenir une importation de cas Covid positifs. Nous avions le temps et les moyens. Il y a eu indiscutablement des largesses, des négligences et autres écarts pour en arriver là. Même si le système n’est pas sans faille, il fallait le verrouiller autant que possible. Nous étions aussi inquiets, devant la faiblesse de notre système sanitaire et les particularités socio-économiques de notre pays qui allaient rendre difficile à appliquer rigoureusement les différentes mesures préventives sur le long terme dans les différentes couches de la population.

CHU-B INFOS : Qu’est ce qui particularise cette pandémie par rapport à d’autres infections déjà connues au Congo à l’instar de la fièvre hémorragique à virus Ebola ?

► Dr ALOUMBA : Ils existent plusieurs particularités. La maladie à virus Ebola (MVE) est une maladie épidémique alors que la Covid est une pandémie. L’humanité entière étant affectée, elle suscite plus de recherches scientifiques dessus, mais aussi de la solidarité et une compétition entre les pays, sur le plan de la communauté scientifique . Avec la MVE, l’on se contamine par contact avec des liquides biologiques que l’on voit ou l’on touche (salive, lait maternel, sang, selles, sperme, etc..). Le niveau d’exposition est donc plus ou moins mesurable. Ce qui n’est pas le cas avec la Covid. D’où l’expression d’ennemi invisible. Dans notre pays, nous avons connu Ebola dans les départements essentiellement, où il y a moins de populations, moins d’activités nécessitant des rassemblements. Sachant que Brazzaville et Pointe-Noire, qui constituent l’épicentre de la maladie au Congo, à elles seules font environ 50% de la population du pays, la gestion d’une telle pandémie est très différente que l’on soit en milieu urbain ou en milieu rural.

CHU-B INFOS : Etes-vous convaincu de la bonne prise en charge des malades Covid au Congo ? ► Dr ALOUMBA : A ce jour indéniablement, il y a eu des améliorations mais il y a encore beaucoup à faire tels que : communiquer davantage sur la prévention de la maladie ; communiquer sur les modalités de la prise en charge des cas positifs et suspects vivants et décédés, pour eviter ainsi les contradictions et autres désagréments ; Débuter le dépistage rapide et à grande échelle ; Isoler plus rapidement les positifs ; Mettre dans les meilleures conditions de travail le personnel soignant dans les sites ; Mettre en place des conditions de vie dignes pour les malades positifs sur tous les sites de prise en charge des positifs; Une meilleure protection du personnel soignant contre la contamination, ce qui est une obligation du Ministère de la santé ; Un traitement exceptionnel de ce personnel qui s’expose tous les jours pour soigner son prochain. N’oublions pas que nous avons affaire à une maladie létale.

CHU-B INFOS : Comment les traitez-vous ?

► Dr ALOUMBA : Il s’agit d’un recours à des molécules anti infectieuses connues, déjà utilisées pour traiter d’autres infections. Mais elles sont utilisées dans notre contexte comme virostatiques, c’est-à-dire pour empêcher le virus de se multiplier, avec le risque de survenue des complications et de décès. La durée de ces traitements varie entre 10 à 15 jours et leur prise est faite par voie orale essentiellement. Ce traitement peut être reconduit et/ou prolongé si le patient reste positif malgré la bonne prise de sa cure initiale. C’est ainsi qu’un patient qui ne se négative pas vite peut rester en quarantaine au-delà des trois semaines classiques.

CHU-B INFOS : Peut-on attraper deux ou plusieurs fois cette pandémie ?

► Dr ALOUMBA : Oui cela est possible. Il y a de tels cas décrits en Chine et en Europe. Il faut donc rester prudent même si on a déjà été déclaré guéri.

CHU-B INFOS :Une femme enceinte atteinte de COVID-19 peut-elle transmettre la maladie à son fœtus ?

► Dr ALOUMBA : Des études sont en cours, mais pour le moment, ce n’est pas une transmission reconnue.

CHU-B INFOS : Au niveau du CHU, est-ce que cette prise en charge est réellement effective ?

► Dr ALOUMBA : Bien sûr. Le site du CHU a été ouvert à réception d’un premier cas suspect en début Mars, puis la prise en charge du tout premier cas au Congo a eu lieu le 14 Mars 2020. A ce jour, le site du CHU, dédié à la gestion des cas positifs et probables à l’état clinique modéré et sévère essentiellement, a déjà reçu 21 cas. Nous avons un bilan de 52 % de guérison. Le reste est constitué par des cas actuellement en hospitalisation, des cas probables sortis après vérification de leur négativité et hélas des décès.

CHU-B INFOS : Quelle appréciation faites vous des actions de la Direction générale du CHU-B dans le cadre de la gestion de cette période Covid dans cette structure sanitaire ?

► Dr ALOUMBA : Un proverbe dit que la plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle possède. Il en est de même pour la Direction générale du CHUB. La santé de la population n’ayant pas de prix d’une part, et le CHUB étant la structure hospitalière au sommet de la pyramide sanitaire du Congo d’autre part, nous espérons voir encore s’améliorer les conditions de travail du personnel soignant et de gestion des malades à l’avenir, avec l’appui du Ministère en charge de la santé.